Résumé des points clés
Cet entretien explore une question fondamentale à travers les 12 années de recherche de l’architecte Liu Yan sur la technique traditionnelle des ponts en arc de bois tissés. Dans cette ère de l’explosion de l’intelligence artificielle (IA), pourquoi devrions-nous réinterpréter les technologies anciennes ? Liu Yan utilise le modèle des « graines, du sol et de l’environnement de croissance » pour expliquer comment ces ponts ont vu le jour et se sont transmis dans les régions montagneuses du Fujian et du Zhejiang. Elle souligne que les technologies anciennes ne sont pas de simples antiquités obsolètes, mais représentent un « réservoir génétique » essentiel pour comprendre les lois de l’évolution technologique et faire face aux anxietés liées aux innovations futures. Elles peuvent offrir des solutions alternatives aux voies dominantes de l’IA, permettant à l’humanité de démontrer la valeur unique de sa créativité.
I. Les ponts en arc de bois tissés : des technologies nées de contraintes environnementales
Qu’est-ce qu’un pont en arc de bois tissé ? En somme, il s’agit d’un pont formé par l’assemblage croisé et ajusté de pièces de bois, sans utiliser de clous, mais uniquement des tenons et des mortaises. Cette technologie n’a pas été inventée par hasard, mais en réponse à des contraintes spécifiques de l’environnement :
- Le pont Hongqiao sur le canal Bian : Le grand canal de la dynastie Song du Nord était une artère économique très fréquentée ; il était impossible d’y installer des piliers (ce qui aurait augmenté les risques d’accidents), donc des ponts sans pilier étaient nécessaires, et c’est là que les ponts en arc de bois tissés ont trouvé leur utilité (le pont Hongqiao représenté dans le « Qingming Shanghe Tu » en fait partie).
- Les régions montagneuses du Fujian et du Zhejiang : Dans ces zones défavorisées, la construction de ponts en pierre était trop coûteuse (elle nécessitait des échafaudages complexes). Les habitants ont donc dû développer leur propre solution, utilisant de longues pièces de bois assemblées de manière simple et économique. On peut imaginer cela comme une version améliorée du concept de « pont fait de baguettes » : plusieurs baguettes croisées peuvent supporter un poids important sans colle.
II. Le secret de la survie des technologies anciennes : les graines, le sol et l’environnement de croissance
Pourquoi ces ponts se sont-ils conservés dans les régions montagneuses du Fujian et du Zhejiang, tandis que des idées similaires en Europe (comme celles présentes dans les manuscrits de Léonard de Vinci) n’ont pas survécu ? Liu Yan identifie trois facteurs clés :
- Les graines : Les idées technologiques originelles (comme l’utilisation du bois pour construire des arches).
- Le sol : Les besoins sociaux (par exemple, le besoin de traverser des rivières dans les zones montagneuses ou l’impossibilité d’installer des piliers sur les canaux).
- L’environnement de croissance : Les conditions favorables à la transmission de la technologie (comme les familles d’artisans dans ces régions, qui se sont efforcées d’améliorer leurs compétences et ont transmis leur savoir aux générations suivantes). Par exemple, il existe également des ponts en bois dans les montagnes du Yunnan, mais là-bas, l’abondance des ressources naturelles rendait moins nécessaire le développement de cette technologie.
III. De la simple extraction à une compréhension approfondie des technologies anciennes
Auparavant, notre étude des technologies traditionnelles se limitait à l’extraction des éléments utiles (comme les systèmes de tenons et de mortaises pour les utiliser dans la construction moderne), en ignorant leur origine et leur contexte. La recherche de Liu Yan consiste plutôt à comprendre le « arbre technologique » dans son ensemble :
- Refus d’une approche scientifique rigide : Les artisans traditionnels n’utilisaient pas de plans, mais des formules mnémotechniques (comme « une hauteur de un pied, une largeur de trois pouces »). Cela ne relève pas de la mystique, mais d’un système logique propre à leur culture, qui ne peut être ni rejeté ni jugé selon les normes scientifiques modernes.
- Prise en compte de la valeur globale : Par exemple, bien que les ponts en arc de bois tissés aient une portée maximale d’environ 40 mètres, leur valeur réside dans leur capacité à s’adapter aux conditions difficiles des environnements montagneux, ce qui témoigne de la diversité de la civilisation humaine.
IV. La valeur des technologies anciennes à l’ère de l’IA
Avec l’avènement de l’IA, beaucoup craignent d’être remplacés par les machines. Mais selon Liu Yan, ces technologies constituent un « réservoir génétique » essentiel :
- Elles offrent de nouvelles perspectives : L’IA suit des voies de développement rapides et puissantes, tandis que les technologies anciennes représentent des alternatives plus adaptées à certaines situations (comme les ponts en arc de bois tissés utilisés dans la construction moderne par le lauréat du prix Pritzker Wang Shu).
- Elles témoignent de l’unicité humaine : L’IA peut accomplir de nombreuses tâches, mais certaines compétences artisanales (comme le sens du toucher pour ajuster les tenons et les mortaises) sont difficiles à reproduire par des algorithmes.
- Elles préviennent la monotonie : Si toutes les technologies suivent la voie de l’IA, cela pourrait entraîner des problèmes (comme dans un écosystème où seule une espèce dominerait). Le maintien des technologies anciennes offre une diversité qui peut être bénéfique pour l’avenir.
V. Ne mythifier pas les technologies anciennes
De nos jours, certaines personnes présentent les ponts en arc de bois tissés comme des merveilles sans faille (sans clous ni rivets). Liu Yan met en garde contre cette idéalisation :
- La mythification peut mener à des extrêmes : soit on considère que nos ancêtres avaient tout raison, soit on pense que les technologies traditionnelles sont dépassées. Ces deux attitudes sont néfastes.
- Une compréhension objective est la clé de la confiance en soi : Les technologies anciennes ont leurs avantages (comme l’économie des matériaux) et leurs limites (comme une portée limitée). La vraie fierté culturelle réside dans la compréhension de leur fonctionnement historique, sans exagérer leur importance.
Par exemple, à la fin de la dynastie Qing et pendant la période de la République de Chine, certains ont construit des ponts en arc de bois tissés par nostalgie, mais cela ne signifiait pas rejeter les nouvelles technologies (comme les ponts en acier). Aujourd’hui, nous devrions permettre à ces techniques de coexister avec les innovations modernes, tout en respectant leur valeur culturelle.
En conclusion, les technologies anciennes ne sont pas simplement des reliques du passé ; elles sont un élément essentiel de notre héritage culturel. Elles nous aident à comprendre notre place dans l’ère de l’IA et la relation entre l’humanité et la technologie. Comme le dit Liu Yan : « Ce n’est qu’en comprenant ce moment présent que nous pourrons savoir ce qui viendra ensuite. » Les technologies anciennes sont les clés pour saisir cette réalité.